Un conte (de Noel) de la plateforme

Il était une fois dans un quartier d’Addis Abeba quatre enfants qui jouaient. Trois garçons et une fille qui n’avaient aucun souvenir de l’époque où ils ne se connaissaient pas. Quand ils n’étaient pas à l’école ils étaient fourrés les uns chez les autres. Ils exploraient le quartier, riche en cachettes introuvables. Les garçons rêvaient sans doute d’oublier parfois les copains, de rester seuls avec Rahel. Pourquoi les enfants d’Ethiopie ne tomberaient-ils pas amoureux, eux aussi ? Mais le temps passe, les yeux se décillent, le voile se déchire. La vie n’est pas facile en Ethiopie : régime autoritaire, guerre, économie vacillante, seule la corruption prospère. Ils en parlent parfois, c’est le temps des questionnements. Rahel fut la première à partir, peut être la plus aventureuse. Elle est arrivée en Angleterre il y a 10 ans. Puis ce fut Younes, le musicien. Il y a quatre ans enfin Mikael, le rigolard. Le groupe se reconstruisait à distance mais ils avaient perdu la trace de M. Lui avait été envoyé bien loin d’Addis pour se changer les idées et comme il fait partie de ces gens pour qui il est aussi difficile de renoncer à ses idées que de s’en voir imposer de nouvelles, de là aussi, on l’a viré. Son retour à la capitale fut pénible, arrestation, mauvais traitements, arrestation encore. Ses deux frères, incarcérés eux aussi, ne sont jamais réapparus car dans le vase clôt de ces prisons si rien ne se crée beaucoup se perdent. Plus de boulot puis un boulot sous la menace. Il finit par prendre peur, une peur tenace, quotidienne, une peur à perpétuité si l’on n’y prend garde. Il était temps, pour lui aussi, de prendre la clef des champs.

Il a débarqué au parc Maximilien en février de l’année passée. Il y avait du monde, il y en a toujours. Il a lié connaissance avec une éthiopienne qui passera peu de temps après. Accueillie à Londres par une amie elle lui a raconté cette rencontre. Rahel, car c’était elle, reconnu tout de suite son ami M. On le sait depuis longtemps le hasard est un rendez-vous !

Dès lors les quatre ont pu se parler à nouveau, se voir même, se reconnaître. Retresser un lien qui s’était à peine distendu. Malheureusement, entre eux, la Manche, car M, après de nombreuses péripéties avait fini par demander l’asile en Belgique. Alors, comme ils pensent qu’il faut étreindre ceux qu’on aime, ce 24 décembre les trois ont débarqué à Bruxelles ainsi que des reines et rois Mages avant l’heure. L’une portait les ingeras, l’autre le berbéré, le troisième le doro wote. Se retrouver après tout ce temps sur la Grand Place quand la dernière fois c’était à Addis, quelle émotion ! Visiter Bruxelles : le parc royal, l’Atomium, le musée des instruments, le Palais de Justice (mais oui !). Se parler, se raconter toute la nuit. Et puis ces trois-là ne pouvaient croire qu’il y a chez nous des familles qui accueillent des inconnus. De leur temps, lors de leurs pérégrinations, cela n’existait sans doute pas. Pour les convaincre M les a amenés. Rahel avait transporté dans des sacs en plastique ingéra, légumes divers, poulet, le tout divinement assaisonné. Younes a pris la guitare, des airs de chez lui, des chants de Noel. Un vrai régal, une vraie fête. En partant ils nous ont offert un fer à cheval en chocolat, en guise de porte bonheur sans doute. Trop tard les gars, la chance nous l’avons rencontrée il y aura bientôt deux ans quand un chauffeur cigogne nous a déposé un colis appelé M. Nous rêvons que ce conte trouve sa fin, genre ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants, l’an prochain quand M aura enfin ses foutus papiers.

Je me dois de dire que nous ne sommes pas les seuls à avoir hébergé M. Il y eut aussi Marie, Yolande, Charlotte, Michèle, Nicole et Alain, et d’autres aussi que je ne connais pas. Les trois les saluent bien et que grâce leur soit rendue.