You know, my sister, you opened your heart before your doors for us. This is normal

N. est arrivé à la maison une de ces soirées froides et pluvieuses de janvier. H. et O. ayant atteint leur Eldorado, nous avions proposé à A. de venir accompagné d’un ami. N. connaissait bien le parc, les Whites Jacket, les family mais je ne l’avais encore jamais croisé, lui et sa « baby face ». Comme beaucoup d’autres, N. est ainsi entré dans ma vie (« a déboulé » serait peut-être plus en adéquation avec son caractère bien trempé).

N. est revenu le week-end suivant, le week-end d’après et tous les autres week-ends pendant plus d’un an. Au fil des semaines, nous avons découvert un soudanais têtu (n’est-ce pas là un pléonasme ?! 😅), un gamin blagueur, un ami fidèle, bienveillant et altruiste. Naturellement doué pour les langues, son anglais s’est rapidement amélioré, rendant nos échanges davantage animés et passionnés. « Merde » et « ça caille beaucoup beaucoup » sont ses mots de français préférés. Un jour, il me parla de « Tchemboulou »…

  • « Is this in Sudan ? » lui demandai-je.
  • « No, between Bruxel and Namour »
  • « Ahhhh Gembloux you mean » 😀
    N. et A. venaient le vendredi soir et nous repartions ensemble à Bruxelles le dimanche soir. Eux au parc, moi au Kot. Ainsi étaient désormais rythmées nos vies.

Assez naturellement, une certaine complicité s’est installée entre N. et moi. Indigné qu’Adriana l’appelle « loulou », il s’en est ensuite accoutumé, portant ce nouveau surnom avec beaucoup de fierté à la maison. Au parc, en présence d’amis, il redevenait N. et me faisait les gros yeux lorsque, par mégarde, je lâchais un dernier « bye bye loulou ! ». Un jour, en route pour le supermarché, avec son air le plus sérieux, il me dit :

  • « Mathilde, I have to tell you something. I have to. But… please don’t be angry »
  • « Euh yes loulou, you know you can tell me everything»
  • « Rooooh Mathilde, your car… »
  • « My car ?! »
  • « Yeeees, it is very very ugly. It is a bad car for you ».
    Ma voiture fut surnommée la « very ugly car » et nous accompagnait souvent, loulou et moi, dans nos aventures. Un jour, il s’est fâché parce que j’avais pris une bouteille de coca dans le frigo sans en remettre une. Il m’a expliqué que si tout le monde procédait de la sorte, il n’y en avait plus pour lui alors que c’était lui-même qui avait pris la peine de les mettre au frais. Je me souviens avoir haussé les épaules avant de lui tourner les talons, le laissant béat. On se taquinait, on se provoquait, on s’engueulait, on se fâchait, on se réconciliait. Loulou est devenu mon « brother ».

Depuis quelques mois, il réessayait avec davantage d’acharnement, de détermination. Son rêve, c’était celui de beaucoup. Il y est arrivé au début des vacances. Mon cœur en a pris un coup, mon ventre s’est noué et les larmes ont longuement coulé. Un mélange de sentiments antinomiques. Il voulait que je vienne. L’université et moi n’avons jamais été grande copine, la seconde session approchait et je devais obtenir mon master. Si je suis aujourd’hui diplômée, c’est notamment grâce à ce petit gars. Il était loin, nous parlions moins. Pourtant, il m’envoyait régulièrement des messages n’appelant pas de réponse, simplement pour m’encourager. Il s’était donné les moyens d’atteindre son rêve, c’était à mon tour de réussir. N. a été un vrai moteur, c’est lui qui me motivait et m’encourageait lorsque, devant la porte de l’examen, je cédais toute entière à la panique. Sur ce petit bout de papier, il y a mon nom. Il devrait y avoir le sien aussi, celui de tous ces gars qui ont inspiré mon mémoire (sur l’AMU), celui de tous les vnous qui m’ont soutenue.

La semaine passée, je suis enfin allée voir Loulou de l’autre côté de la Manche. Et A., et O. J’y ai rencontré leurs amis, hébergés chez vnous. Cette joyeuse bande m’a accueillie chez elle, a veillé et pris soin de moi pendant trois jours. Nous allions au restaurant, ils partaient fumer en emportant discrètement la note. Nous mangions chez A., ils multipliaient les aller-retours discrets vers la supérette. Je proposais d’acheter des cigarettes, ils devenaient soudainement tous non-fumeurs. Un soir, j’ai demandé à N. de me laisser payer – ou en tout cas contribuer un peu aux dépenses –, il m’a répondu ceci : « You know, my sister, you opened your heart before your doors for us. This is normal ». 🤩

Cela fait plus de deux ans que l’hébergement en famille a vu le jour, deux ans que tous les soirs, vnous ouvrons nos portes, hébergeons, accompagnons et/ou informons, deux ans que vnous ne lâchons rien face à un gouvernement inhumain, à ses attaques répétées à l’encontre des droits humains, à sa volonté assumée de ne pas apporter de réponse efficace et pragmatique à l’accueil des personnes migrantes, à des discours racistes qui ont fâcheusement tendance à se multiplier. Faire ce travail qui n’est pas le nôtre est fatiguant, physiquement et moralement mais je sais que vnous continuerons, que vnous ne lâcherons rien. Et puis, comme dis Loulou, gardons nos cœurs ouverts, le reste suivra, tout simplement… 🤜🏼❤️🤛🏿