Ces souliers-là, ils sont arrivés chez moi un soir

Ces souliers-là, j’ai essayé de calculer combien de kilomètres ils avaient bien pu faire. Plusieurs milliers sans doute, aux pieds de différentes personnes peut-être, piétinant l’asphalte, foulant le sable brûlant des déserts et des plages, courant devant les chiens, se cachant de la police.

Ces souliers-là, ils sont arrivés chez moi un soir, leur propriétaire du moment épuisé, efflanqué comme un chat de gouttière, toujours sur le qui-vive. Ils ont rejoint le gros tas de godasses dans mon entrée, échangés en journée contre une paire de slaches à lanière dorée, les préférées de tous. Mais le soir, ils se retrouvaient, et les souliers repartaient faire leur office, dans la poussière ou dans la pluie, sur le macadam des parkings d’autoroute.

Ces souliers-là, je ne les avais pas vraiment vus, occupée que j’étais à essayer de faire naître plus souvent sur le visage de leur propriétaire ce sourire qui le transformait complètement (merci à mon neveu baby D d’y être arrivé mieux que moi!). C’est ma sœur qui les a repérés. Ces souliers-là tombent en morceaux! En partant, elle a laissé pour S. une jolie boîte rouge à l’effigie d’un certain félin. Ce sourire qu’il a eu en comprenant! J’en riais, pour ne pas pleurer.

Ces souliers-là ne l’ont pas quitté de la journée, prenant des poses de top model, faisant et refaisant le laçage le plus tendance (« mais le plus solide aussi, sister, sur les parkings, il faut savoir courir vite »).

Ces souliers-là ont été inaugurés le soir même, ont grimpé dans un camion… Et au matin, le message magique: « Sister, I’m in UK, tell your sister it’s the new shoes! »

À toi, S., petit frère d’un autre pays, j’espère que ton voyage est terminé, et que tes souliers ne devront plus te porter que vers l’école ou vers un vrai foyer, comme tu l’as rêvé si fort et si longtemps.

À nos millions de frères et sœurs jetés sur les routes, je souhaite de rencontrer un Humain qui verra les souliers éculés, les cœurs troués, les âmes esseulées, et leur tendra la main, juste pour quelques pas.

À nos millions de frères et sœurs européens, je souhaite autant de bonheur que j’en trouve dans cette aventure un peu dingue de l’hébergement!

Yallah

#OnLâcheRien

#OnSaitPourquoiOnLeFait