Mon monde a changé, à jamais. Je suis citoyenne du monde.

Il y a plusieurs semaines, devant les multiples témoignages d’hébergement j’ai décidé de sauter le pas. Il me reste une chambre à la maison, normalement vide, toujours en attente d’un grand projet créatif.
J’accueille des réfugiés chez moi. J’ai commencé par un relais, une personne. Puis deux. Puis trois. Ce soir, ils seront quatre. Ils se serrent un peu dans la chambre. Chez moi, ce n’est pas le grand luxe mais il fait bon, il y a du tapis dans la chambre, le frigo est rempli, il y a de l’eau chaude, pour une douche, pour du thé.
En quelques semaines, j’ai été émue, j’ai ri aux larmes, j’ai pleuré, j’ai goûté le merveilleux thé saoudien, moi qui n’aime que le café. Mes petits tracas ont été remisés au rang de ce qu’ils sont ; des broutilles. Les gens que j’héberge ont connu l’enfer, poursuivis chez eux, enlevés ou torturés en Libye, en dérive sur la méditerranée, noyés dans l’afflux de migrants en Italie, arrêtés en France, maltraités en Belgique.
En ouvrant bêtement ma porte, en occupant une chambre vide, j’ai grandi en humanité, je suis fière de moi, de mon jeune fils qui s’est mis à la cuisine, à l’anglais, à l’arabe et à l’harissa, indispensable trait d’union entre notre cuisine et celle, bien plus marquée, des pays du Sud. Avant, je m’installais devant un film, je pensais au prochain repas, je faisais des plans pour le weekend, je m’énervais pour des bêtises. Maintenant, tout ça parait sans saveur, sans importance.
Je suis envahie par un sentiment d’urgence énorme par rapport à ces gens si fragiles qui me font une confiance aveugle. Tous remercient sans cesse, tous veulent avancer, avoir une vie meilleure.
Vous m’avez bien eu, Mehdi et les autres, me voilà harponnée. Quand mes invités partent tenter leur ‘chance’, je les suis, via sms. J’appelle les centres fermés, je tremble pour eux, j’ai froid pour eux. Quand ma maison est pleine, je repars pour ‘chauffer’.
Seule avec des enfants, travailleuse à temps plein mais comptant mon argent à la fin du mois, j’ai toujours cru que je faisais partie d’une classe un peu limite, nouveau pauvre. Je me plaignais de ne pas pouvoir m’offrir une femme de ménage, de vacances exotiques en juillet. En fait, je fais partie des chanceux, de ceux qui peuvent dormir au chaud, prendre une douche tous les jours, manger à ma faim, avoir une voiture, râler à haute voix, s’indigner. Je suis tellement riche. Et maintenant, grâce à vnous, je suis riche en humanité.
Grâce à vous, Mehdi Kassou, Adriana Costa Santos et les autres, je peux enfin ‘FAIRE’ quelque chose de concret.
Hier soir, j’ai conduit un jeune garçon qui devait avoir 15 ou 16 ans dans une famille. Il était arrivé le jour même. Silencieux, avec un petit bonnet sur la tête, il avait l’air perdu, étonné de cette aide qu’on lui offrait. Il parle un peu de français, plus que la plupart de ces congénères. Il est maigre, très jeune. Son français est bon, il est éduqué, scolarisé. Il a la douceur souriante et la discrétion prudente de quelqu’un qui a trop vu. Il est seul, ne connait personne. Sa famille est loin. Quand il a enlevé sa veste, j’ai vu qu’il n’avait qu’une petite chemise en coton. J’ai eu envie de hurler.
Ce sont donc ces gens-là qu’il faut chasser ? Au nom de peurs crétines ou de règles absurdes, au nom de frontières imaginaires ? Mais ils représentent la jeunesse de notre planète ! Ce sont eux qui veulent un monde meilleur, nous recentrent sur l’essentiel, nous font redécouvrir le partage, les rires, nous apprennent d’autres langues, nous montrent le courage.
Mes enfants voient l’essentiel, s’ouvrent au monde. Ils VOIENT la faim, la détresse, le froid, la générosité, l’espoir, la volonté. Ma maison n’est plus un terrain où nous passons avant de rebondir vers l’extérieur mais un refuge chaleureux, la chambre vide n’est plus un projet en chantier, mais une pièce où il fait bon se reposer. Mes soirées ne sont plus télévisées ou connectées mais partagées et bien remplies. Je dors du sommeil du juste. Hé oui, les gens. Envolées, les insomnies que j’ai depuis 20 ans ! Sans téloche pour m’endormir, sans musique, je dors parce que ma journée a été bonne et bien remplie.
Via la plate-forme, je me suis fait des amis, j’ai rencontré des gens qui avaient du cœur, de l’humour. J’ai rencontré plein de gens qui, comme moi, sont touchés par ces oiseaux foncés et blessés, des gens qui ont du cœur et de l’énergie à revendre. Plein de gens riches d’humanité.
Je suis #résistante et fière de l’être. Je suis du bon côté de l’histoire. Les yeux humides, le cœur un peu éparpillé, le regard en sourires, je suis celle que je dois être et chaque jour, j’ai envie de m’investir un peu plus.
Mon monde a changé, à jamais. Je suis citoyenne du monde.