Il est reparti vers la Gare du Nord. Seul. Son petit sac vide de tout mais plein d’espoirs sur le dos.

Ce soir je faisais chauffeur. Je rentrais du football, ma femme en voyage à l’autre bout du monde. Je me suis dit que ce serait plus chouette de passer par le parc Maximilien et plus utile que de comater devant une bête série télé.
Je me suis retrouvé là, au milieu de cette masse sombre qui m’avait fait un peu peur la première fois. Mais je suis habitué maintenant. Je dis gentiment bonjour à tous ces humains que je ne connais pas encore. Adriana me fait la bise. Je cherche la bénévole qui s’occupe des chauffeurs, je me propose, elle me sourit.
Et puis j’attends.
Des « équipes » se forment, des groupes de 2, 3 ou 4 jolis bronzés qui s’en vont avec leurs hébergeurs. Pour les chauffeurs, c’est l’attente, il y en a assez, on manque plutôt de familles.
Il fait froid. Il commence à pleuviner. Je remonte le col de mon manteau, je fais les cent pas en essayant d’éviter les flaques de boue.
Et puis je le vois. Là-bas, à l’écart. Pas loin, non ! Peut-être vingt mètres. Assis seul sur un banc, sac au dos, racrapoté dans son manteau, le visage caché sous le capuchon. Assez loin du groupe pour être seul. Assez prêt pour ne pas se sentir abandonné.
Il me fait penser à A. Lors de notre première rencontre, A. aussi se tenait un peu à l’écart du groupe, comme s’il ne demandait rien, comme si rien ne lui était dû, alors que d’autres migrants s’empressent auprès des bénévoles pour être logés en premier.
C’est peut-être pour ça, pour cet orgueil ou cette humilité, que je m’étais approché de lui. Je parle deux mots et-demi d’arabe. Je lui ai dit « Btahki Arabi ? ». Il a souri. Moi aussi. « Beddak come al beit ? » Il a dit oui.
Il m’a raconté son parcours : à l’école jusqu’à 15 ans, puis chute de Kaddhafi et guerre civile. Plus d’école. Son papa tué dans les combats et sa jeune maman sans ressources. Le choix entre la fuite ou l’embrigadement de force dans les milices. Fuir, tuer ou se faire tuer. La traversée mortelle de la Méditerranée, les garde-côtes italiens, les camps de transit, le passage en France, Paris, Calais puis Bruxelles : le chemin obligé pour « England Inch Allah »
Depuis, A. est revenu plusieurs fois à la maison. Dormir. Manger. Se laver. Wifi. Parler, raconter. Exister. Et aussi des câlins. Hier encore. C’est sa maison maintenant, il a ses habitudes. Mais une maison de transit seulement : je l’ai reconduit à la gare cet après-midi. Il voulait encore tenter sa « chance ».
Je sais qu’un jour il réalisera son rêve : l’Angleterre, la paix, la liberté, un travail, un salaire, un espoir d’une vie meilleure. Peut-être aussi faire venir sa maman, laissée seule dans l’enfer libyen, qui s’est ruinée pour payer les honteux salaires des passeurs.
Je sais qu’un jour, peut-être demain, il me dira : « Marhaba Baba, i am so happy, I am in London ». Ce jour là je sais que je pleurerai. Je ne sais pas encore si ce sera de tristesse ou de joie.
Alors, comme le soir de notre première rencontre, au milieu de mes cent pas, je m’avance vers cet inconnu, seul sur son banc. Le froid me glace, je le vois emmitouflé sous la bruine. Il ressemble un peu à A. Tiens, il a le même sac. Les mêmes chaussures. Le même…
Je le vois, mais c’est lui !
« A ? »
Je me précipite, le presse de questions, oubliant qu’il ne parle qu’arabe. Il grelotte. Je le prends dans les bras. Il me dit que « no broblem, ça va, ça va, ça va bien ». Mais non. Je vois bien que « ça va pas, ça va pas du tout ! ». Je le serre contre moi. Et comme ma fille fait quand elle est très triste et qu’elle a besoin de son papa, il dépose sa tête sur mon épaule et laisse couler ses larmes.
Je craque. Je bredouille des mots stupides qu’il ne comprend pas, je pense que sa maman est bien loin, qu’il n’a plus de papa, qu’il n’a que vingt ans, qu’il pourrait être mon fils, qu’il est si seul dans cette épreuve terrible, avec toutes les polices et les toutes bonnes consciences d’Europe contre lui, seul avec son courage et son espoir fous.
J’ai pleuré avec lui. Comme un papa. Si vous êtes papa ou maman, vous savez comme ça peut faire mal. Il a bredouillé : « Life is difficullt ». Mon Dieu, toute cette souffrance est-elle bien nécessaire ?
Il n’a pas voulu rentrer à la maison. Son but est l’Angleterre. Il est reparti vers la Gare du Nord. Seul. Son petit sac vide de tout mais plein d’espoirs sur le dos.
Et je suis resté là, avec mes larmes, malheureux comme un père qui voit son enfant s’en aller, sans rien pouvoir faire d’autre que lui souhaiter bonne chance.