​On avait décidé ma fille ainée et moi que nous le ferions. A notre échelle et avec nos contraintes…

On avait décidé ma fille ainée et moi que nous le ferions. A notre échelle et avec nos contraintes, c’est à dire juste une nuit et une journée. Alors après avoir préparé notre chez nous, fait des lits, préparé un bon repas, nous sommes allés, elle et moi, jusqu’au parc maximilien. 

 ⁃ Bonjour, on cherche les bénévoles de la plateforme ? 

 ⁃ C’est pour reprendre des gens chez vous ? Combien ?

 ⁃ Trois. On a trois lits.

 ⁃ Je vois pas les gars de la plateforme, mais des migrants, c’est pas ça qui manque ici.  Ca vous va si c’est trois hommes ?

 ⁃ Bah oui, ça m’est égal, je suis pas venu faire mon marché.

Des sourires et un bon vieux « vous seriez étonné Monsieur » résonnent encore un peu en moi.

Puis ça papote, dans des langues qui sonnent de vraiment loin, ça appelle par ci, puis ça trottine par là, et nous voilà tous les deux, ma gamine de 11 ans et moi, face à trois grands gars très souriants ! Celui-là parle un peu l’anglais, ça devrait vous aider nous dit le bénévole un rien amusé. Je souris. Je m’en fous. Même si on se comprend pas, on fera des signes et des petits dessins ! On se serre dans l’auto après avoir reçu les bons voeux de la part du bénévole présent et on rentre.  On ne va pas loin et ça ne parle pas des masses dans la voiture. Ma fille est très impressionnée du haut de ses 11 ans. Fière de conscientiser ce que nous sommes en train de faire et inquiète à la fois : c’est dans sa chambre que ces trois grands gars costauds et venant de très loin vont dormir. Dans son lit, au milieu de ses affaires.  

On arrive à la maison.  Ils sont pas compliqués, on leur montre la chambre, la salle de douche, les serviettes.  C’est aussi simple que ça. Ils s’installent, très facilement, presque sans gêne, et finalement tant mieux. Ils sont pas là pour se faire des potes, ils sont pas là pour dire merci, ils sont pas là pour raconter leur vie.  Et pareil, ils me font sourire, sourire par leur aisance à juste prendre ce qu’on leur donne. Le peu qu’on donne. Je m’en fous qu’ils causent pas plus que ça, et je m’en fous aussi qu’ils restent dans leur chambre. Ils avaient soif, soif d’eau, de wifi, d’une douche, mais pas faim.  On a essayé de les laisser tranquilles, de les laisser faire comme ils veulent. L’un est venu me tendre sa veste pour que je la lave, les autres ont d’abord dit non, puis on changé d’avis et m’ont apporté des affaires à laver. La machine tournait déjà. C’est pas grave, on ne fera une autre après. Encore une fois, je souris et je m’en fous. C’est tellement peu de chose ce qu’on leur apporte que j’avais de toute façon déjà décidé qu’ils feraient comme ils voudraient.

Très peu d’échanges donc ce soir là. 

Et puis finalement ils ont eu faim quand-même, et ils l’ont mangée la blanquette. Ils ont laissé la soupe. Ils n’ont pas mangé en même temps et on voyait bien que ma tambouille était meilleure si on les laissait tranquilles. Je suis allé m’asseoir avec ma fille. Dans la pièce d’à coté. Ils ont fini par aller s’installer dans leur chambre. J’ai continué à sécher le linge et rangé un peu. Tout le monde était au lit. 

Puis le drôle de dimanche. Je devais partir chercher ma cadette chez une amie, ils ne se lèvent pas. Puis l’un d’eux apparait, les autres dorment encore. Il ne parle que des langues que je comprends pas. Et on essaye un peu google traduction, et avec l’arabe, ça marche un peu en écrivant des phrases simples.

Je ne pensais pas qu’ils resteraient toute la journée, mais si. Et de nouveau, je m’en fous. Alors je fais confiance et je leur laisse l’appartement pendant le reste de la matinée. 

Avant de partir on réussi tout de même à parler un rien musique et je lui trouve le moyen d’écouter la musique qu’il aime. On reste un peu, et déçu de devoir partir au moment où tout se détend, nous partons quand-même chercher la cadette.

Les deux autres dorment toujours quand on revient. Le premier n’a toujours pas mangé. On fait des crêpes. Il en prend une par politesse. Elles sont bonnes mes crêpes, il doit vraiment pas avoir faim.

Et puis on mange, les filles et moi. Juste à nous trois. On s’en fout : ils font exactement comme ils veulent.  

Et puis un second apparait. Et bien plus tard le troisième. Le plus jeune, il a 17 ans. Café. Vaguement une crepe pour eux aussi. Pas faim.

Puis ils s’occupent. Regardent le foot international sur youtube, écoutent de la musique, en passant par l’Ethiopie, mais aussi James Brown et Mariah Carey.  

Nous, on va faire un tour au parc. On les laisse de nouveau pendant une heure.

La journée continue et quelques échanges plus avancés se mettent en place, je leur demande ce que je peux faire pour les aider… c’est con comme question, mais je me sentais tellement ridicule à leur proposer un toit juste une nuit et un jour de leur vie ! Evidemment, en ayant vu d’autres, le plus vif me répond : tu peux pas nous conduire en Angleterre n’est-ce pas ? C’était con comme question… je n’avais pas complètement fini de la poser que je savais déjà qu’il me demanderait ça. Et évidemment que je ne vais pas passer la frontière avec trois gars cachés dans ma voiture vers ces comiques de brexiters.  

Cet échange aura eu de bon qu’ils ont un rendez-vous ce mercredi, avec une permanence qui va les aider à vérifier leur éligibilité pour introduire une demande d’asile ici… parce que les trois gars, ils savaient même pas que c’était possible de demander à rester ici. Parce que notre gouvernement, c’est ça qu’il utilise comme excuse… « on peut pas s’occuper d’eux, et ils ne veulent d’ailleurs même pas rester ici… »

Mais encore faudrait-il leur faire connaître l’information !

Comment c’est possible que ces trois gars, qui ont donné leurs empreintes en Italie, soient arrivés jusqu’en Belgique et qu’ils ne sachent toujours pas quoi faire pour être à l’abri.  C’est trop facile de les laisser croire que la solution est en Angleterre. 

Ils sont partis dimanche soir. Après avoir mangé. On a fait la photo de groupe comme ile le suggéraient… jouant sans doute un jeu… mais peut-être pas.  Plus tard le soir, ils m’ont écrit sur whatsapp… « viens nous chercher s’il te plait, on ne trouve pas d’endroit pour ce soir » 

Merde !!

Merde.

Merde.

Je ne peux pas ce soir.

Pas possible.

Enfin si, c’est possible, mais demain matin ce sera vraiment compliqué.

Je m’en veux beaucoup, mais je choisis de ne pas changer d’avis.

Je les laisse.

Re-Merde !

J’ai vu ce matin qu’ils avaient finalement trouvé, un peu avant minuit.  Ils ont finalement répondu à mes messages. Et j’ai aussi reçu l’adresse pour leur rendez-vous de mercredi. J’espère qu’ils iront.

Vous, les incroyables bénévoles de la plateforme citoyenne, vous êtes remarquables.  Je ne sais pas quand vous l’aurez, mais je sais qu’un jour votre démarche et votre persistance seront reconnus publiquement !